20/05/2026
Ahmadou Makhtar Kanté est un imam, islamologue, conférencier et écrivain sénégalais connu pour ses prises de position intellectuelles et religieuses dans le débat public au Sénégal. Figure importante de l'islam réformiste sénégalais, il s'est distingué par une approche critique et rationnelle des questions religieuses, sociales et politiques.
Formé aux disciplines islamiques au Sénégal et au Maroc, Ahmadou Makhtar Kanté a également suivi une formation universitaire moderne. Il est diplômé de l'Institut des sciences de l'environnement de Dakar et possède une formation en économie sociale et solidaire obtenue à l'Université de Haute-Alsace en France.
Il a exercé comme imam de la mosquée de l'Université Cheikh Anta Diop entre 1994 et 2004/2005 avant de devenir imam de la mosquée du Point-E à Dakar.
Reconnu pour son engagement intellectuel, il intervient régulièrement dans les médias et sur les réseaux sociaux sur des sujets liés :
• à la réforme religieuse ;
• au dialogue entre islam et modernité ;
• aux rapports entre science et religion ;
•aux enjeux éthiques et citoyens dans la société sénégalaise.
Il est également auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels :
• Islam, science et société (2008) ;
• Astronomie et Charia (2016) ;
• Imam et citoyen (2021) ;
• Muhammad - Le Sceau des Prophètes : La "part" d'Ismaël dans l'histoire de l'Alliance abrahamique (2024).
Dans le paysage religieux sénégalais dominé par les confréries soufies, Ahmadou Makhtar Kanté est souvent présenté comme une voix réformiste et critique, favorable à une lecture plus scripturaire et réflexive de l'islam.
Le livre d'Imam Kanté est un travail de 388 pages, constitué de 5 chapitres, avec une introduction et une conclusion.
Dans son livre Israël à la fin des temps: au cœur des prédictions de la Bible et du Coran, l'imam Ahmadou Makhtar Kanté développe une lecture à la fois historique, théologique et eschatologique de la question israélienne, en croisant les textes bibliques et coraniques.
L'un des points centraux du livre est précisément la réponse qu'il apporte à la question posée par l'historien juif antisioniste Yakov M. Rabkin dans son ouvrage Au nom de la Torah :
« Comment interpréter le retour des Juifs en terre d'Israël avant les temps messianiques? »
Selon l'imam Kanté, ce retour ne doit pas être interprété comme l'accomplissement positif d'une promesse divine définitive, mais plutôt comme un signe eschatologique annonçant les événements de la fin des temps. Il soutient que :
• la création de l'État d'Israël en 1948 ;
• le retour des Juifs en Terre sainte ;
• et les projets de reconstruction du Temple de Jérusalem constituent, dans sa lecture du Coran et de la Bible, des signes annonciateurs d'une grande épreuve finale liée au Dajjâl (Antéchrist), au Mahdi, à Jésus fils de Marie et aux événements
de Gog et Magog (Ya'jûj et Ma jûj).
Le Temple de Jérusalem était le cœur spirituel et religieux du judaïsme dans l'Antiquité, bâti sur le mont Moriah. Il a abrité l'Arche d'Alliance et s'est succédé en deux édifices majeurs avant d'être définitivement détruit par les Romains en 70 après J.-C.
Il se divise en deux étapes historiques principales :
Le Premier Temple (Temple de Salomon) : Construit par le roi Salomon, et détruit par les Babyloniens en 586 avant J.-C.
Le Second Temple : Reconstruit vers 515 avant J.-C. et considérablement agrandi et embelli par le roi Hérode le Grand. C'est ce temple qui est central dans les récits du Nouveau Testament chrétien.
De nos jours, il n'en reste plus rien en surface, le site abritant désormais des lieux saints islamiques comme la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Le seul vestige visible de l'époque est le Mur des Lamentations (ou Kotel), où les Juifs viennent prier.
Imam Kanté affirme également que plusieurs rabbins traditionnels considéraient historiquement le sionisme politique comme une hérésie, car le retour collectif des Juifs devait, selon certaines traditions religieuses juives, se produire uniquement avec la venue du Messie et non par une initiative humaine et politique. Cette idée rejoint en partie les analyses de Yakov M. Rabkin sur l'opposition religieuse juive au sionisme.
Dans le raisonnement de Kanté :
• la première « corruption » mentionnée dans les textes sacrés correspond à la destruction du Temple de Salomon par Nabuchodonosor ;
• le rétablissement moderne d'Israël correspondrait au début de l'ultime phase historique ;
• et cette phase déboucherait sur une confrontation finale avant le Jugement dernier.
Son livre défend donc une thèse forte : le conflit israélo-palestinien ne serait pas seulement géopolitique, mais aussi lié à une lecture prophétique de l'histoire sacrée.
Dans la perspective développée par l'imam Ahmadou Makhtar Kanté, la « fin des temps » renvoie à l'eschatologie abrahamique, c'est-à-dire aux événements précédant le Jugement dernier dans les traditions islamique et biblique.
Il ne parle donc pas simplement de la « fin du monde » au sens d'une destruction immédiate de la planète, mais d'une période ultime de l'histoire humaine, marquée par des crises religieuses, politiques et morales, avant l'intervention finale de Dieu.
Dans son interprétation, plusieurs éléments sont centraux :
• le retour des Juifs en Terre d'Israël ;
• les conflits autour de Jérusalem ;
• la question du Temple ;
• les grandes guerres et désordres mondiaux ;
• l'apparition du Dajjâl (l'Antéchrist dans la tradition islamique) ;
• la venue du Mahdi ;
• le retour de Jésus (Isâ ibn Maryam) ;
• puis les événements liés à Gog et Magog (Ya'jûj et Ma'jûj).
Cette vision s'inscrit dans une longue tradition eschatologique musulmane fondée sur certains hadiths et passages coraniques, mais aussi dans des rapprochements avec des textes bibliques apocalyptiques comme :
• le Livre de Daniel,
• Ézéchiel,
• Zacharie,
• et surtout l'Apocalypse de Jean.
L'idée principale chez Kanté semble être que la reconstitution d'Israël moderne constituerait un signe historique annonciateur de cette phase finale.
Il faut cependant préciser que :
cette lecture est interprétative et théologique, non scientifique ;
elle n'est pas unanimement acceptée parmi les musulmans, les juifs ou les chrétiens ;
et beaucoup de théologiens considèrent que les textes eschatologiques doivent être lus avec prudence, notamment lorsqu'on cherche à les relier directement à des événements politiques contemporains.
Du côté islamique classique, la « fin des temps » comprend généralement deux niveaux :
1. les petits signes (désordres moraux, guerres, bouleversements sociaux) ;
2. les grands signes : Dajjâl, retour de Jésus, Gog et Magog, lever du soleil à l'ouest, etc., avant la Résurrection et le Jugement dernier.
Du côté juif et chrétien, les interprétations divergent fortement selon les courants religieux :
certains voient le retour en Israël comme un accomplissement prophétique positif ; d'autres, comme Yakov M. Rabkin ou certains groupes juifs antisionistes, refusent l'idée d'un retour politique avant le Messie ;
• certains chrétiens évangéliques y voient aussi un signe de la fin des temps.
La question de la « fin des temps » chez l'imam Ahmadou Makhtar Kanté peut être mise en relation avec plusieurs grands thèmes philosophiques : le sens de l'histoire, le destin des civilisations, la temporalité, la prophétie, le mal politique et l'attente d'un monde nouveau.
Voici quelques rapprochements philosophiques importants.
La philosophie de l'histoire : l'histoire a-t-elle un sens ?
Le livre de Kanté suppose que l'histoire humaine n'est pas chaotique mais orientée vers une fin. Cette idée rejoint la philosophie de l'histoire.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel
Pour Hegel, l'histoire universelle possède une logique : l'Esprit progresse vers la liberté. Les grands événements historiques ne sont pas seulement politiques ; ils révèlent un sens profond du devenir humain.
Kanté adopte aussi une lecture téléologique :
• les événements historiques seraient des signes ;
• Israël aurait une fonction dans l'histoire sacrée ;
• et l'histoire avancerait vers une révélation finale.
Mais contrairement à Hegel, cette finalité n'est pas rationnelle ou politique : elle est théologique et eschatologique.
Dr Babacar Mbaye Diop, professeur titulaire de philosophie à l’Ucad.
Université Cheikh Anta Diop de Dakar Université Amadou Hampaté BA de DAKAR Ensup Siège VDN Dakar fans Ministère de l'Education nationale du Sénégal Primature du Sénégal