30/08/2018
Prologue
Je serais là, prêt à en découdre, à en expédier direct, des boches, au royaume des taupes… On la ramènerait guère, tout de même… Avec mon peloton, on serait frais comme des gardons, aux banquettes, dans notre tranchée bien boueuse ; une bonne douzaine de zigs, mettons, alignés derrière les parados, tous au taquet, parés à monter, « mes hommes » et moi, avec le trouillomètre dans le rouge cramoisi… Soudain, le sifflet d’assaut strident du Lieutenant retentirait : j’ordonnerais alors fissa à tous mes gars de me suivre en courant, de m’accompagner vers la gloire et la postérité : ce serait moi, pour la toute première fois, le chef de cette viande à persiller… Mais les allemands, loin d’être sourds, à défaut d’être couillons, ils l’auraient entendu eux aussi, le funèbre sifflement du piaf d’officier : à ce moment-là, ça se mettrait donc à canarder à qui mieux mieux, dans tous les coins, du petit, puis, après, du plus costaud calibre ; de la mouche, du taon, puis du venimeux frelon... Alors qu’il faisait beau ce matin, ça pleuvrait, comme ça, d’un coup, à verse, de la grenaille, un vrai déluge d’acier, avec une grêle de charpie, mêlée de rafales de boue et de sang chaud, cinglantes comme des gifles de femmes cocues… Dans cette monumentale cohue de cauchemar, René et Frédo, seraient, d’ores et déjà, raides allongés. Il s’agirait maintenant, pour nous autres, de crapahuter laborieusement, de cratère en cratère, dans la direction indistincte de l’objectif, en évitant les dards mortels de la mitraille et le tonnerre infernal des obus de crapouillots.
Si nous étions parvenus à avancer si loin dans le no man’s land, c’est que mon meilleur copain, l’ingénieur à missel, m’aurait, comme il sait parfaitement faire, bricolé un rouleau à pousser, exactement comme pour damer les pelouses : un beau tronc cylindrique en chêne bien épais, un rouleau compresseur, entièrement hérissé de clous, propulsé par mézigue et deux biffins, de quoi écraser, agripper et enrouler, tout autour, une bonne douzaine de mètres de barbelés, en restant planqués derrière. Ça roulerait impeccablement dans la mouise épaisse, son engin prodigieux, ça nettoierait le terrain, en ratissant les queues de cochon, jusqu’à la première tranchée boche : la pleine bobine hirsute de barbelés acérés se vautrerait alors, de manière idoine dans leur trou à m***e, écrabouillant, mettons, au moins deux ou trois frisés à l’affût en fermant le boyau. On défouraillerait alors sur tout ce qui bouge de chaque côté, latéralement, à présent, dessoudant les boches stupéfaits, encore alignés et tout occupés qu’ils seraient à recharger vite fait leurs obusiers. Voilà la première ligne de gagnée…
Juste à droite, une tranchée, bien propre et toute proche, à ces cons-là, mènerait droit jusqu’à la deuxième ligne : celle du fameux bunker aux mitrailleuses, le Kronprinz, menaçant monument stratégique percé de méchantes meurtrières…. Y’aurait plus qu’à se baisser tout droit dans le couloir de la mort, en courant comme des clebs, sur les caillebotis, pour pas se faire piquer par les frelons des quelques frisés toujours en vie. J’aurais toujours, allez, une bonne petite moitié de mon commando héroïque derrière mézigue, tirant de part et d’autre pour couvrir l’avancée de l’unité vers la victoire imminente. Dos au bunker, on farcirait l’imprenable panse en béton armé de gr***des, par tous les orifices et « Bouf ! » En me retournant, je m’apercevrais que nous ne serions à présent plus que trois malheureux macaques, fonçant à toute allure vers la lourde en acier entr’ouverte de la cave aux Maxims : on y entrerait, facile comme dans un rade à deux sous le rouquin, pour en pulvériser toute la clique vindicative, tandis qu’une boîte de singe, piégée, tomberait de la poignée intérieure, sur laquelle elle se trouvait en précaire équilibre.
Je mourrais, crevé des éclats de cette gr***de dégoupillée. Et mon ultime regard d’apercevoir que personne, dedans, n’était plus là, déjà.