De Guerre LAS

De Guerre LAS De Guerre Las est un roman historique où la réalité monstrueuse de la première guerre mondiale et de la grippe espagnole se mêlent au destin de 2 soldats.

13/09/2018
13/09/2018

• 10 mars 1917.
Comme y’a rien à faire, depuis deux jours, j’ai fini par me mettre à l’écriture dans un coin, à broder pour passer le temps, comme d’autres fabriquent des jouets en bois ou des vases pour leur chérie, avec des culs ou des douilles d’obus. Moi, la sculpture artisanale, ça a jamais été mon fort, non, et la musique non plus d’ailleurs ; y’a qu’en rédaction que je touchais bien ma bille à l’école. Et à part à mes parents, que j’ai quittés sur le quai de la gare, il y a de ça bientôt quatre jours, j’ai encore personne d’autre à qui écrire, ni envoyer chaque jour d’interminables lettres, trempées de fièvre amoureuse… J’avais bien une bonne amie, au Havre, Rose qu’elle s’appelait, jolie et tout, mais le temps qu’on revienne, moi et mon pucelage… et puis, pour aller m’enquiquiner comme une sentinelle, au courrier, en attendant chaque jour l’arrivée du vaguemestre avec le courrier des cocus…
Je suis venu là comme ça, avec une partie de mon barda, tout encapoté déjà, déposé par le train, comme un colis postal. Nous, je veux dire les simples biffins, nous n’avions au départ qu’une très vague idée de notre destination. On nous a entassés à la pelle dans un train bondé comme une boîte de pétards, à la Gare du Nord et roulez jeunesse !… J’ai trouvé une place exigüe où m’asseoir, entre deux gros sapeurs gouailleurs, dans un compartiment du wagon, gonflé d’artiflots. Y’avait de tout, sinon : des soldats de réserve qui partaient la fleur au fusil, des bleus, de jeunes puceaux, aussi, mais seulement du combat, et des vétérans qui ravalaient leur peur et leurs souvenirs du front, en faisant glisser tout ça, à grandes rasades de calva… Ça fumait de partout, plus que la locomotive encore, et l’air s’est vite embrumé d’un brouillard lourd, mélangé d’odeurs de bouffarde et de vapeurs fétides de tabac bon marché. Les moustaches de la plupart des gars étaient jaunies ou noircies par leurs épaisses bouffées de fumée. Pour sûr, ça richomait sec dans tous les coins. La rigolade ça y allait sec… On entendait souvent des goualantes connues et des airs d’harmonica mélancoliques, étouffés par le bruit fumigène des conversations ou rythmés par quelque pétomane formidable. Les gars parlaient principalement de leurs prouesses amoureuses, avec les détails et tout, parfaitement scabreux et croustillants, ajoutant à l’occasion une ou deux histoires de fesses, pour bien faire marrer toute notre cantonade ferroviaire ; ou bien, ils racontaient leur perm à un voisin qui s’en foutait fichtrement. C’est qu’on n’osait pas trop interroger les plus aguerris sur ce qui se passait en vérité, là-bas, à l’avant, dans les tranchées…. On les reconnaissait tout de suite, ceux qui y étaient déjà montés, au front, à leur fourragère, à leurs galons, à la gnôle qu’ils buvaient tout seuls ou à leurs yeux fixes et taiseux. Ceux-là, ils vous mettaient immédiatement la peur aux tripes, le regard en exil, loin de la fenêtre embuée, sans piper mot…
Là-dedans, j’éprouvais dans mon uniforme tout neuf un drôle de sentiment, en même temps l’exaltation d’aller pour la première fois à la castagne, combattre et devenir un homme, un vrai « poilu », moi qu’étais jusque-là parfaitement glabre et naïf, comme un œuf !... Et puis la peur viscérale de l’abattoir, ce sinistre pressentiment qu’on voit dans l’œil du bœuf qui monte dans le camion… En général, je suis pas d’un tempérament particulièrement bagarreur, pas du tout genre cueilleur de marrons… A l’arrière, ça commençait à se savoir ce que c’était, le front, comme boucherie atroce : on en avait même attrapé la peur panique du facteur, dont les lettres, souvent identiques, sentaient tantôt la poudre, tantôt la mort… Anastasie, comme on appelait la censure, avait beau ouvrir l’œil sur les journaux et caviarder le courrier provenant des batailles pour enjoliver la vie de la chair à canons, susciter de nouvelles vocations ou annoncer la quille à chaque Noël, on n’était pas dupes, non !... Loin de là !... Et ceux qui revenaient, ou pas, ceux qui rentraient à la maison, cul-de-jatte, infirmes, trépanés, démachoirés ou énucléés, ne semblaient guère promettre non plus la victoire de la France pour le lendemain matin. Je n’en menais donc pas large, même si mon poste et ma section faisaient théoriquement partie des plus pépères, comme mon voisin le sapeur moustachu me le jura, craché, dans le train. Rassuré par cette parole de véritable vétéran, j’ai dormi quand même, un peu.

30/08/2018

Prologue

Je serais là, prêt à en découdre, à en expédier direct, des boches, au royaume des taupes… On la ramènerait guère, tout de même… Avec mon peloton, on serait frais comme des gardons, aux banquettes, dans notre tranchée bien boueuse ; une bonne douzaine de zigs, mettons, alignés derrière les parados, tous au taquet, parés à monter, « mes hommes » et moi, avec le trouillomètre dans le rouge cramoisi… Soudain, le sifflet d’assaut strident du Lieutenant retentirait : j’ordonnerais alors fissa à tous mes gars de me suivre en courant, de m’accompagner vers la gloire et la postérité : ce serait moi, pour la toute première fois, le chef de cette viande à persiller… Mais les allemands, loin d’être sourds, à défaut d’être couillons, ils l’auraient entendu eux aussi, le funèbre sifflement du piaf d’officier : à ce moment-là, ça se mettrait donc à canarder à qui mieux mieux, dans tous les coins, du petit, puis, après, du plus costaud calibre ; de la mouche, du taon, puis du venimeux frelon... Alors qu’il faisait beau ce matin, ça pleuvrait, comme ça, d’un coup, à verse, de la grenaille, un vrai déluge d’acier, avec une grêle de charpie, mêlée de rafales de boue et de sang chaud, cinglantes comme des gifles de femmes cocues… Dans cette monumentale cohue de cauchemar, René et Frédo, seraient, d’ores et déjà, raides allongés. Il s’agirait maintenant, pour nous autres, de crapahuter laborieusement, de cratère en cratère, dans la direction indistincte de l’objectif, en évitant les dards mortels de la mitraille et le tonnerre infernal des obus de crapouillots.

Si nous étions parvenus à avancer si loin dans le no man’s land, c’est que mon meilleur copain, l’ingénieur à missel, m’aurait, comme il sait parfaitement faire, bricolé un rouleau à pousser, exactement comme pour damer les pelouses : un beau tronc cylindrique en chêne bien épais, un rouleau compresseur, entièrement hérissé de clous, propulsé par mézigue et deux biffins, de quoi écraser, agripper et enrouler, tout autour, une bonne douzaine de mètres de barbelés, en restant planqués derrière. Ça roulerait impeccablement dans la mouise épaisse, son engin prodigieux, ça nettoierait le terrain, en ratissant les queues de cochon, jusqu’à la première tranchée boche : la pleine bobine hirsute de barbelés acérés se vautrerait alors, de manière idoine dans leur trou à m***e, écrabouillant, mettons, au moins deux ou trois frisés à l’affût en fermant le boyau. On défouraillerait alors sur tout ce qui bouge de chaque côté, latéralement, à présent, dessoudant les boches stupéfaits, encore alignés et tout occupés qu’ils seraient à recharger vite fait leurs obusiers. Voilà la première ligne de gagnée…

Juste à droite, une tranchée, bien propre et toute proche, à ces cons-là, mènerait droit jusqu’à la deuxième ligne : celle du fameux bunker aux mitrailleuses, le Kronprinz, menaçant monument stratégique percé de méchantes meurtrières…. Y’aurait plus qu’à se baisser tout droit dans le couloir de la mort, en courant comme des clebs, sur les caillebotis, pour pas se faire piquer par les frelons des quelques frisés toujours en vie. J’aurais toujours, allez, une bonne petite moitié de mon commando héroïque derrière mézigue, tirant de part et d’autre pour couvrir l’avancée de l’unité vers la victoire imminente. Dos au bunker, on farcirait l’imprenable panse en béton armé de gr***des, par tous les orifices et « Bouf ! » En me retournant, je m’apercevrais que nous ne serions à présent plus que trois malheureux macaques, fonçant à toute allure vers la lourde en acier entr’ouverte de la cave aux Maxims : on y entrerait, facile comme dans un rade à deux sous le rouquin, pour en pulvériser toute la clique vindicative, tandis qu’une boîte de singe, piégée, tomberait de la poignée intérieure, sur laquelle elle se trouvait en précaire équilibre.

Je mourrais, crevé des éclats de cette gr***de dégoupillée. Et mon ultime regard d’apercevoir que personne, dedans, n’était plus là, déjà.

10/07/2018

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