15/05/2026
Pas loin de considérer que Jon Kalman Stefansson est dans le top des plus grands écrivains actuels. Et gloire à son traducteur Eric Boury de nous nourrir de titres aussi splendides que "Ton absence n'est que ténèbres", "Lumière d'Eté puis vient la nuit", et enfin "Corps célestes à a lisière du monde" Éditions Christian Bourgois
Encore une fois, la prose envoutante de Stefansson et son talent de conteur nous emmènent très très loin. Nous sommes en Islande, au XVIIè siècle et le révérend Pétrur est nommé à la paroisse de Brunisandur, dans les fjords de l'Ouest, encore plus sauvages que le reste de l'Islande. Petrur, homme érudit et esprit voyageur, écrit une longue lettre à son "Exquise", mystérieuse correspondante dont on apprendra l'identité par petites touches au fur et à mesure du déroulé du roman. Il lui décrit une nature austère, rugueuse et grandiose " Mon exquise, ici à Brunisandur, le vent d'automne a tour le jour durant secoué nos âmes pécheresses et misérables de ses violentes bourrasques chargées de pluie glaciale, des rafales déchainées et si sombres que cette journée d'automne ressemble à s'y méprendre aux plus pesantes de l'hiver où la clarté est presque abolie ; elle est peuplée de ténèbres si compactes que c'est à croire que le Seigneur infiniment bon et miséricordieux nous a abandonnés, démunis, face aux tromperies du Malin dont la perfidie et les artifices s'emploient en permanence à nous égarer et abuser nos sens ". On rencontrera beaucoup d'âmes perdues, tourmentées ou généreuses dans ce roman car Petrur arrive à un moment traumatique de l'histoire islandaise. En effet, en 1517, des villageois à priori acceuillants avec des marins pêcheurs espagnols, se sont retournés contre eux pour les massacrer jusqu'au dernier. La correspondance de Petrur s'inscrit dans ce moment dont il étudie tous les ressorts en s'installant au plus profond des âmes de ses protagonistes. Stéfansson nous raconte cette communautés de villageois dans toutes ses contradictions, dans toute sa complexité et dans toute son humanité. Mention spéciale pour Dorothéa, la gouvernante illettree de Petrur "Dorothea ingurgite tous les textes qui lui tombent dans l'oreille et les conserve intacts et inaltérés dans sa mémoire , et pas seulement dans sa vie terrestre, mais pour qu'ils puissent se relever avec elle d'entres les morts au dernier jour, lorsque tous les livres seront détruits. Le Seigneur appelera alors à lui Dorothéa, il lui commandera de réciter tous les textes du monde et ainsi ils se conserveront, même quand les hommes plongeront dans la nuit et l'oubli, après que tous les livres auront disparu".
Je crois que ce qui me bouleverse et me passionne autant chez Jon Kalmann Stefansson, c'est son immense foi dans la puissance de la fiction et de la littérature, point commun qu'il partage avec cet autre grand conteur qu'est Salman Rushdie.