07/12/2023
Tai-Luc était un ami, un rocker, un poète – un bouquiniste
"Le fétichisme olympique fait son premier martyr."
Un esprit libre dans une profonde nuit. Tai-Luc était devenu bouquiniste depuis quelques années. J'étais jaloux : il réalisait ce que je fantasmais de faire un jour... Vivre libre dans l'amour des livres, sur les quais, au cœur de la ville, mais à côté, pas dedans.
On a compris que la liberté n'est plus une valeur pour la ville orwelienne qui nous est promise. Tout doit rentrer dans l'ordre. Ces étalages de culture, recueillant ce qui reste quand on a tout oublié, sont décidément trop subversifs, irréguliers. Ils vous offrent, pour quelques sous, la mémoire de la ville – et du monde. C'est d'un monde sans mémoire qu'ont besoin des gouvernants sans tête.
"As-tu déjà oublié ?" était le titre d'un disque, mais aussi d'un petit livre devenu introuvable, reprenant l'intégrale des paroles de La Souris Déglinguée, l'œuvre de Tai-Luc, parolier punk, Tai-Luc le poète. Il nous a quittés, à soixante-cinq ans.
À l'heure où les bouquinistes sont attaqués, se résignait-il trop vite ? En prévision de la fermeture annoncée, il avait commencé à ranger ses stocks, chez lui, non loin des quais, mais dans son immeuble sans ascenseur où subsistent des ateliers, telle la salle de gym de son père qu'il occupait en famille depuis tant d'années. C'est sans ascenseur qu'il s'astreignait à monter ses cartons de livres, lui qui respirait toujours mal.
L'aura-t-il fait par énervement, contre l'arrogance d'une préfecture et d'une mairie qui ne comprennent rien à rien, mais prétendent régenter tout ? Il voyait ainsi, brutalement, menacée de disparition sa dernière tentative pour vivre dans l'interstice archéologique de la liberté que sont les bouquinistes, héritiers de la liberté traditionnelle de la librairie qui est consubstantielle de la liberté tout court.
Ce monde de chiens aura eu raison d'un cœur d'or.
"D’après le témoignage de Jean-François Juvanon, dit Cambouis, batteur de la Souris déglinguée, il a succombé à un effort physique difficile, fatal. Il remontait, depuis plusieurs jours, un stock de livres dans son appartement en prévision de l’expulsion des bouquinistes par la préfecture de police. Le fétichisme olympique fait son premier martyr", écrit Mustapha Saha.
Il n'est pas impossible que le gaz des voitures, que Tai-Luc respirait à pleins poumons sur les quais, soit aussi pour quelque chose dans sa mort prématurée. "J’aime les bords de Seine, malgré la pollution", disait-il. Les mêmes gaz qui éloignent les clients de leur merveilleux étalage des restes de la pensée universelle, exposent ces bouquinistes, plus exposés que quiconque à l'agression urbaine, dans leur décor bucolique.
Osons ici quelques propositions d'hommage à ce grand monsieur, victime de la barbarie ordinaire :
Si ces boîtes étaient effectivement démontées, pour être rétablies après les JO, la personne qui reprendra sa boîte pourrait demander qu'elle soit installée à la pointe de l'île Saint-Louis – et que dans le même mouvement les quais des îles soient ouverts aux bouquinistes ! On pourrait aussi rebaptiser la place Louis Aragon, place Tai-Luc. Ou, pour se faire pardonner, la ville érigerait là, au cœur du vieux Paris, une statue du roi des punk, martyr de la bouquinerie !