09/03/2026
"L’heritage n’est jamais un donné, c'est toujours une tâche. Elle reste devant nous , aussi incontestablement que, avant même de le vouloir ou de le refuser, nous sommes des héritiers, et des héritiers endeuillés, comme tous les héritiers. Nous sommes des héritiers, cela ne veut pas dire que nous avons ou recevons ceci ou cela, que tel héritage nous enrichit un jour de ceci ou cela, mais que l'être de ce que nous sommes est d'abord héritage, que nous le voulions et le sachions ou non." Derrida, Spectres de Marx
Sur nos rayonnages, le livre de Louisa Yousfi détonne radicalement. D'abord par sa couverture magnifique. Ensuite par son style, son rythme, sa façon d'utiliser les mots pour faire exister, dans toute leur chair et dans toute leur âme celles et ceux qui partagent la condition des "enfants de l'immigration" et qui cherchent en tatonnant les moyens de vivre l'héritage légué par leurs parents. Ceux là doivent admettre que la stricte imitation est impossible et que cet héritage implique aussi des trahisons.
Ce livre détonne surtout pour sa démarche
Pas seulement parce que le texte occupe un espace hybride entre la litterature et la philosophie, mais parce qu'il n'essaie pas de clarifier le réel en arrachant de sa complexité des concepts bien distincts les uns des autres. Lorsque la vie dans l'intrication de ses rapports sociaux (qu'on parle de la famille ou du colonialisme) fait des noeuds, le livre de Louisa Yousfi ne cherche pas à en couper les fils et à les exposer à la lumière blanche et crue. Au contraire, c'est dans les plis et les replis du réel que l'autrice fait exister les questions qui travaillent les indigènes en France.
C'est un texte d'une rare beauté qui prend soin de traiter avec le respect qu'elle mérite la délicatesse de ces nœuds qui entravent autant qu'ils libèrent. Car si le livre a bien des thématiques (la condition arabe en France, le rapport des enfants d'immigrés au bled et à leur famille ou les évolutions de l'islam en France) et un fil conducteur : une famille franco-algérienne retourne en Algérie pour enterrer le père, il ne peut être résumé à une thèse ou une démonstration. Il demande d'être lu et discuté.