12/03/2026
« Quel enfer…! »
Voilà ce que l’on se prend à répéter, tantôt avec une pitié pleine de gêne, tantôt dans un éclat de rire, en suivant les tribulations de ce pauvre — si gentil ! — Edouard Libotz, nouveau venu dans une petite ville pour exercer le métier d’avocat…
Vraiment, comme on voudrait intervenir dans l’histoire pour tendre une main secourable — ne serait-ce qu’amicale…! — à son protagoniste ! Hélas, s’il y a bien un seul être plus impuissant que lui, c’est le lecteur, qui assiste démuni à ce « karma » (le mot est de Strindberg lui-même) inexorable de bouc émissaire…
Mais peut-être est-ce là se voir meilleur qu’on ne l’est ? Car qui nous dit que, dans la vraie vie, à nous non plus la tête de Libotz ne reviendrait pas, et qu’au mieux nous hausserions nous aussi les épaules devant les infamies que lui inflige son entourage, laissant notre morgue nous convaincre qu’après tout il a bien dû le chercher…? D’abord, son allure est disgracieuse. Et puis, son nom ne sonne pas bien. Mais plus suspectes encore, aux yeux perfides : son honnêteté et sa bonté foncières !
Impossible, alors, de ne pas songer à la parole de Céline : « Les gens se vengent des services qu’on leur rend » — dont la vie de Libotz est comme l’illustration exemplaire.
L’écriture de Strindberg est aussi sobre que frappante, révélant sans effort un puissant pouvoir de pénétration, dans ce récit « à la Balzac » (comme le dit Strindberg lui-même dans une lettre), version suédoise. On songe aussi, à suivre le pauvre Libotz, à Peter Schlemihl, un peu au prince Mychkine, aussi, et bien sûr à Kafka (qui adorait Strindberg, comme en témoigne son Journal).
On pourrait croire qu’il s’agit là d’une lecture cynique, désespérante ? Étrangement, non ! On en ressort au contraire plus adepte encore de la bonté — de la pureté qu’elle représente. Tel est l’effet laissé par le dernier chapitre, la dernière page, la dernière phrase, splendides… qu’il vous faudra découvrir !
Un merci admiratif à Elena Balzamo pour cette traduction et cette postface limpides, aux non moins admirables Éditions Viviane Hamy.
Libotz inoubliable, Strindberg impeccable, avec révérence nous vous saluons !