01/08/2024
Quand les évènements extraordinaires, les angoisses et les catastrophes
viennent fondre tout à coup au milieu d’une vie heureuse et délicieusement
uniforme, ces émotions inattendues, ces coups du sort, interrompent
brusquement le sommeil de l’âme, qui se reposait dans la monotonie de la
prospérité. Cependant le malheur qui arrive de cette manière ne semble pas
un réveil, mais seulement un songe. Pour celui qui a toujours été heureux,
le désespoir commence par la stupeur. L’adversité imprévue ressemble à
la torpille ; elle secoue, mais engourdit ; et l’effrayante lumière qu’elle
jette soudainement devant nos yeux n’est point le jour. Les hommes, les
choses, les faits, passent alors devant nous avec une physionomie en quelque
sorte fantastique, et se meuvent comme dans un rêve. Tout est changé dans
l’horizon de notre vie, atmosphère et perspective ; mais il s’écoule un long
temps avant que nos yeux aient perdu cette sorte d’image lumineuse du
bonheur passé qui les suit, et, s’interposant sans cesse entre eux et le sombre
présent, en change la couleur et donne je ne sais quoi de faux à la réalité.
Alors tout ce qui est nous paraît impossible et absurde ; nous croyons à peine
à notre propre existence, parce que, ne retrouvant rien autour de nous de ce
qui composait notre être, nous ne comprenons pas comment tout cela aurait
disparu sans nous entraîner, et pourquoi de notre vie il ne serait resté que
nous. Si cette position violente de l’âme se prolonge, elle dérange l’équilibre
de la pensée et devient folie, état peut-être heureux, dans lequel la vie n’est
plus pour l’infortuné qu’une vision, dont il est lui-même le fantôme.