27/07/2023
Cher.e.s ami.e.s de la librairie,
C’était sans doute le propre des gens sans soucis, je dormais comme pas un (longtemps je me suis couché de bonne heure). Et puis la situation s’est déréglée. La vie, comme on dit, voilà déjà un poncif bien pratique. Non que je n’aie jamais été à plaindre, mais vendre des livres, ce n’est pas le chemin de l’opulence. D’ailleurs on ne cherche pas l’opulence, mais un confort. Et voilà, ce confort je ne l’ai plus trouvé dans mon métier.
Je ne me plaindrai jamais de ces années, j’ai ri, j’ai fait ce que je voulais (c’est peut-être ainsi que les problèmes se créent ?), j’ai rencontré des gens sans fards, des gens sans habitudes, des gens de bien, des gens qui lisent pour la beauté, des militants, des passionnés, des acharnés, des philosophes et des casse-pieds. J’ai rencontré ce que je préfère sur ce bon vieux plancher. J’ai lu et j’ai découvert tellement encore à lire. A la vérité, et vous l’aurez compris en lisant ces lignes, si j’ai ouvert cette librairie, c’était d’abord pour moi. Mon horizon s’est étendu et c’est le mieux qu’on puisse espérer d’un métier.
Mais il est de sinistres obligations, de bien plates vérités, il semblerait qu’il faille gagner sa vie. Et je ne m’en sortais plus sans sueurs froides. Quand je pense qu’autrefois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « je m’endors. » Il est certain que d’autres se débrouilleront mieux que moi, et c’est tout ce que je leur souhaite. Sans nul doute, j’ai multiplié les erreurs et je me suis trompé parfois de route. Quel doux chemin pourtant et si je désire arrêter aujourd’hui, c’est pour ne pas grincer des dents demain.
La librairie va donc fermer ses portes d’ici quelques temps, si possible avec douceur, calme et bonhommie. Les commandes ne sont plus acceptées, la librairie est cependant toujours remplie, et je m’en enorgueilli, de trésors sans pareils. S’il vous plait venez toujours en profiter ces temps-ci, jusqu’à ce qu’elle disparaisse comme tout doit disparaître (dit-il d’un ton lugubre).
Evidemment c’est un drame bien relatif, il se pourrait même d’ailleurs que ça ne soit pas un drame du tout. Je vais faire autre chose, à peu près tout mais pas de la vente ! Et puis j’aurai peut-être même du temps pour lire La Recherche et dépasser enfin ces deux premières lignes.
Avec ma profonde affection,
Pierre