18/05/2026
En cette Journée nationale des Patriotes, voici un livre dont l’histoire pourrait vous intéresser.
Publié une première fois à Québec en 1877 par l'éditeur L'Événement, je vous présente ce précieux et rare petit in-octavo dans sa reliure d’époque en demi-cuir à coins et à trois nerfs, intitulé Les événements de 1837-1838 ; esquisse historique de l'insurrection du Bas-Canada, signé par Louis-Napoléon Carrier (1837-1913). Offert à la vente pour 300$ + taxes et frais de livraison.
Né l'année même du déclenchement des troubles, Louis-Napoléon Carrier mène une carrière de notaire dès 1863 à Saint-Henri-de-Lauzon et à Saint-Ferdinand, avant de devenir registraire du comté de Lévis en 1879. C’est d'abord pour rendre hommage à son père, Jean-Baptiste Carrier ( - 1863), un agriculteur de Saint-Henri-de-Lauzon, qu'il prend la plume afin de raconter pour la première fois son histoire telle que son père la lui a transmise. Portant de manière prophétique le nom d’un célèbre révolutionnaire Jacobin, Carrier père s'est en effet taillé une place de choix dans les annales de l'insurrection en assistant deux patriotes dans leur fuite abracadabrante vers les États-Unis : le colonel William W. Dodge (1816-1858) et le général Edward Alexander Theller (1804-1859).
Condamnés à la pendaison pour leur implication dans les Rébellions du Haut-Canada, ces deux hommes s'étaient évadés de la Citadelle de Québec en octobre 1838. Le plan de cette évasion avait été habilement ourdi par le député et avocat Charles Drolet (1795-1873). Admis au barreau en 1827, puis élu député du Saguenay à la Chambre d’Assemblée en février 1836, Drolet soutient la cause patriote et mit tout en œuvre pour procurer aux prisonniers les moyens de s’extirper de la forteresse. Après avoir été cachés dans la ville par Drolet et le Dr Joseph-Ovide Rousseau (1806-1873), ils furent pris en charge par le notaire d’origine irlandaise John Heath (1808-1874) et Jean-Baptiste Carrier.
Connaissant les routes entre Lévis et la frontière sur le bout de ses doigts, le père Carrier les guida clandestinement à travers la Beauce, leur permettant ainsi d'échapper à l'échafaud. Si nous possédons aujourd'hui quelques lettres de Dodge portant sur ces événements (Beasecker, 2023), c'est principalement Theller qui en publia un témoignage d'époque marquant dès 1841. Toutefois, ce dernier omit volontairement d'y inclure les détails susceptibles d'incriminer ceux qui avaient orchestré leur fuite. C’est là tout l’intérêt de l'ouvrage de Louis-Napoléon Carrier : en levant le voile sur ces secrets de famille bien gardés, il vient compléter le récit de cette fameuse évasion. Avant de poursuivre notre narration, quelques mots sur la figure de Theller nous semblent importants...
Médecin formé à Montréal, aventurier et révolutionnaire d'origine irlandaise, Theller a mené une vie tumultueuse marquée par un activisme politique incessant à travers les Amériques. Après avoir fui la famine en Irlande, il émigre au Bas-Canada, puis s'établit à Détroit, où il s'engage corps et âme dans les Rébellions de 1837-1838 en devenant « général » de la division occidentale de l'armée des Patriotes. Pour lui, cette lutte contre le despotisme britannique calquait directement l'oppression de l'Angleterre en Irlande. Capturé en 1838 et condamné à mort, sa peine est commuée avant qu'il ne réalise cette évasion spectaculaire de la Citadelle de Québec. De retour aux États-Unis, il est accueilli en héros et publie son célèbre récit, Canada in 1837–38, en 1841. Personnage agité et profondément idéaliste, Theller transcendait le simple nationalisme pour s'inscrire dans le courant de l'utopisme socialiste. Nommé directeur de l'Association fouriériste de Rochester en 1843, il y promeut activement les communautés coopératives (les phalanstères) et exhorte ses contemporains à combattre l'esclavage sous toutes ses formes afin de libérer les opprimés de toutes croyances et couleurs. Sa quête d'idéal le mènera plus t**d à Panama, où il sera de nouveau emprisonné pour sa participation à une révolte locale, avant de s'éteindre soudainement dans les champs d'or de la Californie après une fin de carrière partagée entre le système scolaire et la médecine. Pour plus d’information sur ce remarquable patriote, je vous invite à consulter l’article qui lui est consacré dans le Dictionary of Canadian Biography (2026).
Palpitante et rocambolesque, l'évasion de Dodge et Theller est un évènement digne d’un film. Voici le récit détaillé qu’en fait l’historien Pierre-Georges Roy (1940, p. 126-128) à partir de l’ouvrage de Theller :
« Enfin, après plusieurs semaines de consultations avec leurs amis de la ville, de préparatifs maintes fois interrompus par la curiosité malveillante des sentinelles, Dodge et Theller fixèrent leur évasion à la nuit du 15 au 16 octobre 1838. D’ailleurs, les deux amis n’avaient plus à hésiter s’ils voulaient recouvrer leur liberté. Ils avaient, en effet, été informés qu’on les embarquerait pour l’Angleterre dès le premier vent favorable, sûrement avant le 20 octobre. Et ils savaient quel sort les attendait là-bas; la potence ou l’exil dans une colonie pénale, peut-être pour toute la vie. […] A huit heures du soir, le 15 octobre, la sentinelle placée à la porte de la prison fut relevée. Heureusement, Theller connaissait la nouvelle sentinelle, il s’en était même fait un ami en lui offrant de temps en temps un excellent verre de porter anglais: c’est lui qui se chargea de l’amuser, pendant que ses compagnons finissaient de scier la barre de fer qui, une fois disparue, devait leur permettre de sortir par une des deux fenêtres de leur salle de détention. Ce soir-là, la pluie tombait en abondance, la température était humide et le vent très froid, trois excellentes raisons pour offrir du porter à un pauvre soldat obligé de rester dehors. Theller ne manqua pas l’occasion, et la sentinelle accepta chaque verre de porter avec une reconnaissance qui augmentait chaque fois d’intensité. […] Afin d’empêcher la sentinelle d’entendre le bruit fait par la petite scie qui s’attaquait si ardument à la barre de fer, les prisonniers américains se mirent à chanter et à danser avec un vif entrain. […] Deux heures plus t**d, la sentinelle était de nouveau relevée et la b***e de fer résistait toujours. […] Theller fut donc obligé de recommencer son travail auprès du nouvel arrivé. Ce dernier, comme celui qui l’avait précédé, avait plusieurs fois profité des politesses des prisonniers américains. […] Theller lui offrit coup sur coup plusieurs verres de porter légèrement arrosés de laudanum, que notre homme avalait avec une satisfaction évidente. Bref, au bout d’une heure, si la nouvelle sentinelle ne dormait pas à son poste, elle était suffisamment engourdie pour ne pas s’occuper de ce qui se passait à l’intérieur de la prison. […] Quelques minutes avant la nouvelle relève, la barre de fer avait enfin cédé et cinq des prisonniers américains, William W. Dodge, Culver, Hull, Parker et Edward Alexander Theller, étaient sortis par l’étroite fenêtre. […] Pour se rendre au bastion d’où devait se faire la descente des fugitifs des murs de la forteresse, il fallait traverser presque tout le terrain de parade, passer devant les quartiers des officiers, les magasins, etc., etc. Huit ou dix sentinelles étaient postées à ces différents endroits. Le vent, la pluie et l’obscurité favorisèrent les fugitifs, et, moins de dix minutes plus t**d, quatre d’entre eux étaient rendus au bastion où ils s’étaient donné rendez-vous. Parker, affaibli par la maladie, n’avait pas eu le courage de suivre ses compagnons jusqu’au bout; il se blottit derrière une corde de bois où il fut repris le lendemain matin. […] Le plus difficile restait à accomplir. Descendre du bastion sur les glacis n’était pas une tâche aisée. A l’aide d’un canif, la corde, qui servait à hisser le pavillon royal au mât du bastion, fut coupée et l’une de ses extrémités fut attachée au canon le plus rapproché. Puis, chacun son tour, les Américains descendirent sur les glacis en se servant de la corde. Mais la corde ne se rendait pas jusqu’en bas, et il restait un saut assez élevé à effectuer. Deux des fuyards s’en tirèrent sans égratignure, Theller et Culver se blessèrent assez sérieusement aux pieds et aux jambes dans leur chute. […] A peine les quatre fugitifs étaient-ils rendus sur les glacis qu’ils virent apparaître plusieurs torches sur les bastions de la citadelle. L’officier de garde avait constaté la disparition des prisonniers et avait donné l’alarme. On les recherchait un peu partout à l’intérieur des murs de la citadelle. Peu d’officiers et de soldats eurent la chance de fermer l’œil dans la forteresse de Québec, en cette nuit du 15 au 16 octobre 1838! » (Roy, 1940, p. 126-128)
Cette évasion spectaculaire déclencha immédiatement une chasse à l’homme frénétique dans toute la ville de Québec. Durant quinze jours, les troupes du gouverneur Durham fouillèrent les moindres recoins de la capitale, et une prime colossale de 500 livres fut promise à quiconque permettrait leur capture. Rien n’y fit : la sympathie de la population locale était entièrement acquise aux évadés. Cette ferveur populaire devint d'autant plus vive que les manœuvres des autorités britanniques outragèrent les citoyens ; les soldats fouillèrent le monastère des Ursulines de fond en comble et allèrent jusqu’à interrompre une procession funèbre pour inspecter le corbillard. Ces excès ne firent qu'attiser la défiance des habitants et alimenter les railleries acérées des chroniqueurs du journal satirique Le Fantasque, tandis que la population protégeait activement Dodge et Theller jusqu'à leur exfiltration.
Confiés aux bons soins du père Carrier et de John Heath, les évadés prirent enfin la route à cheval vers la frontière. Du 4 au 5 novembre, guidés à travers la Beauce par Carrier, ils évitèrent habilement les différents postes de garde qui jalonnaient leur parcours pour finalement atteindre les États-Unis et la liberté. Malheureusement, si les deux officiers patriotes parvinrent à s'en sortir, le destin fut moins clément pour leurs sauveurs. Leurs têtes ayant été mises à prix par les autorités, le père Carrier et John Heath durent condamner leur propre existence à la clandestinité ou à l’exil, traqués jusqu'à ce que la proclamation de l’amnistie de 1843 leur permette enfin de retrouver une vie normale.
En reprenant cette histoire, Louis-Napoléon Carrier ne manque pas d’admiration pour l'héroïsme de son père, cependant, son étude s’inscrit dans le courant historiographique conservateur et clérical dominant de son époque. À l'opposé des intellectuels libéraux qui tentaient d'héroïser les Patriotes, le fils se positionne parmi les virulents détracteurs des insurgés. Influencé par la doctrine paulinienne qui condamne dogmatiquement tout recours à l'insurrection contre les autorités établies, Carrier fustige le radicalisme des rebelles et insiste lourdement sur leur anticléricalisme, qu'il perçoit comme une dangereuse dérive révolutionnaire. En reléguant cet épisode séditieux au rang de « déraillage funeste », il participe activement à la construction d'une mémoire historique qui a cherché, pendant près d'un siècle, à exclure les Rébellions du grand récit national canadien-français au profit de la stabilité politique et de la soumission religieuse.
Entre l’audace révolutionnaire d’une génération et la prudence cléricale d’une autre, ce petit livre cristallise à lui seul toute la tension entre le désir de subversion et la soumission qui traverse encore la mémoire historique canadienne-française. Un juste objet de méditation en cette journée de commémoration.
Vive la liberté! Vive l'indépendance!
Arsenault, Mathieu (2013). « L'historiographie des Rébellions de 1837-1838 au XXe siècle : débats et rôle structurant dans la construction des grandes représentations de l'histoire du Québec » Mémoire. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Maîtrise en histoire
Beasecker, R. (2023). “Remember Me to Friends If I Have Any”: The Patriot War Letters of W.W. Dodge to Dr. Charles Osgood. Ontario History, 115(2), 185–202. https://doi.org/10.7202/1106165ar
Carrier, Louis Napoléon, Les événements de 1837-1838. Esquisse historique de l'insurrection du Bas-Canada, Québec, L'Evénement, 1877, 194 p
Colin Frederick Read, “THELLER, EDWARD ALEXANDER,” in Dictionary of Canadian Biography, vol. 8, University of Toronto/Université Laval, 2003–, accessed May 18, 2026,
Roy, P.-G. (1940). L’évasion de Dodge et Theller de la citadelle de Québec. Les Cahiers des Dix, (5), 121–144. https://doi.org/10.7202/1078909ar
THELLER, Edward Alexander (1841), Canada In 1837-38, Showing, By Historical Facts, The Causes Of The Late Attempted Revolution, And Of Its Failure; The Present Condition Of The People, And Their Future Prospects, Together With The Personal Adventures Of The Author, And Others Who Were Connected With The Revolution. Philadelphia: Henry F. Anners & New York: J.& H.G. Langley. 2 Volumes. pp. 264; 316.